Dans l’enfer d’une clinique vétérinaire au Qatar

Julie Savage a passé un an dans une clinique vétérinaire qui pratiquait des expérimentations sur des chiens et des euthanasies à répétition. Elle raconte son expérience.

L’identité de la rédactrice de ce témoignage a été modifiée.

En juillet 2012, j’ai quitté la Suisse pour travailler dans une clinique vétérinaire au Qatar.

Passionnée par les animaux, c’était pour moi une réelle opportunité d’exercer dans un domaine qui m’était inaccessible dans mon pays d’origine.

Un vétérinaire particulier

Arrivée à la clinique, j’ai rapidement pris mes marques. Mon travail était d’accueillir les clients, procéder à l’admission des animaux et faire la facturation.

Toutefois, ma première impression sur mon manager était sans équivoque: il présentait une réelle appréhension au contact avec les animaux. Durant ses études au Canada, il avait eu un beagle à disposition. En réalité, un cobaye sur lequel il pouvait tout tester: vaccination, stérilisation, jusqu’à l’euthanasie.

J’ai trouvé cela affolant. Le métier de vétérinaire n’est-il pas d’aider les animaux? Selon lui, il s’agissait d’un mal nécessaire.

Récupérer les animaux dont personne ne veut

A partir du quatrième mois, je suis devenue assistante manager et j’ai pu développer un système d’adoption pour les animaux abandonnés. J’avais réalisé que de nombreux expatriés les délaissaient lorsqu’ils décidaient de retourner dans leur pays d’origine.

Ils venaient au Qatar parfois 2 ou 3 ans, prenaient un animal sur place, puis décidaient de rentrer sans lui. Alors ils venaient les déposer dans des cliniques, en demandant de leur trouver une famille ou de les euthanasier, ce que je refusais catégoriquement.

Un matin, j’ai même trouvé un jeune chien attaché à la porte de la clinique, la patte blessée. Je l’ai appelé Bandito en raison de son oeil. Soigné, il est devenu sociable et a trouvé une famille bienveillante, qui lui a offert une belle seconde chance.

Objectif: faire adopter les animaux

On avait en permanence 5 ou 6 chiens et chats à l’adoption. J’ai décidé de monter une sorte de programme de resocialisation car ils avaient tous peur d’être au contact des humains, rendant une réinsertion difficile. Je passais ma journée avec eux, les dorlotais, les faisais sortir, jusqu’à ce qu’ils regagnent confiance.

Selon mon responsable, les animaux n’avaient pas à être en dehors des cages. Il ajoutait qu’un abandonné depuis plus d’un mois était à euthanasier. Je refusais systématiquement. D’ailleurs, à mon arrivée à la clinique, j’ai constaté la présence de plusieurs chiens et chats dans l’espace de pension qui ne disposaient d’aucune information, aucun nom. C’est en cherchant à comprendre la raison de leur provenance que j’ai réalisé qu’il s’agissait d’animaux abandonnés.

Des clients les avaient emmenés à la clinique prétextant un départ en vacances et n’étaient plus jamais revenus les chercher. Les employés ne s’étaient pas souciés de leur abandon. Certains sont restés 3 ans dans ces cages et avaient développé des troubles d’ordre mental, comme Adara le chat à l’Herpès félin. On leur donnait à manger et à boire, c’est tout.

Des chiens donneurs de sang

La clinique disposait de deux chiens donneurs de sang. Ils étaient maintenus dans les mêmes cages que les animaux abandonnés au sous-sol, attendant d’être utilisés dans le cas d’une intervention pour un autre chien.

Le responsable refusait qu’on les sorte pour éviter une contamination. Je n’ai jamais compris, d’autant plus que les dons de sang étaient très rares. Je les sortais donc et m’en occupais à la réception, malgré les ordres du manager.

J’ai réussi à en faire adopter un après de longues négociations.

Deux chats très peureux

Quelques semaines après mon arrivée, j’ai accueilli deux chats, Soussou et Kadissa, abandonnés par leur propriétaire. Tétanisés au contact de l’humain, j’ai passé de longues heures auprès d’eux, durant plusieurs mois, pour tenter de leur redonner confiance.

Ils ne se laissaient approcher que par moi et malheureusement, aucun client ne s’intéressait à eux, en raison de leur tempérament craintif. Après 8 mois en cage, mon responsable a dit vouloir les euthanasier. Je me suis indignée et les ai ramenés dans le jardin qui bordait mon logement. Ce fût un échec terrible.

J’avais déjà deux chats et je vivais dans un petit studio. Ils ont tenté de fuir et l’un s’est fait casser la patte par une voiture. J’ai été obligée de les ramener à la clinique, en argumentant qu’ils ne pouvaient pas rester dehors, qu’il fallait leur trouver une famille. Mon responsable m’a dit qu’ils seraient euthanasiés le soir même.

Je savais qu’il s’exécuterait dès mon retour à la maison. Alors j’ai fondu en larmes, et les ai accompagnés jusqu’à la salle d’opération. Je savais qu’il allait le faire. Il l’a fait puis m’a dit: «Vous êtes trop sensible, vous prenez les choses trop à coeur».

Et 9 beagles arrivèrent…

En mars 2013, 9 chiots beagles arrivèrent en provenance de Hongrie. On m’annonça que les propriétaires viendraient les chercher rapidement. Alors en attendant, je me suis occupée d’eux avec beaucoup d’enthousiasme. Ils n’avaient que 4 mois et étaient pleins de tendresse.

Trois mois après leur arrivée, des dentistes sont arrivés à la clinique: ils m’ont annoncé qu’ils allaient démarrer des expérimentations sur les beagles pour tester un système d’implant dentaire.

Choquée, j’ai compris la raison pour laquelle ces chiens avaient été achetés. Comment mon responsable, un vétérinaire censé oeuvrer pour le bien des animaux, pouvait-il accepter cela?

Il m’a promis que ça allait être rapide, qu’ils n’allaient pas avoir mal. Je lui ai demandé de me garantir un traitement «éthique», il m’a promis que ça allait être le cas.

Le début des expérimentations

La première étape des expériences fut d’ouvrir les gencives et d’implanter un virus. Quand les animaux se réveillaient de l’opération, ils hurlaient à la mort.J’ai appris par la suite qu’ils s’abstenaient de leur donner des anti-douleurs, cela faisait même partie de l’expérience.

L’assistant, sur pression de ma part et de celle de la vétérinaire, leur a administré des anti-douleurs en cachette. Deux semaines après, les dentistes sont revenus pour poser les implants.

Pacte avec l’ennemi

Je ne tolérais pas ces expériences sur les animaux. J’allais à leur contact régulièrement dans la journée pour leur offrir mon réconfort. Mais que pouvais-je faire de plus?

Dans un pays où la législation en termes de protection animale est inexistante, je prenais le risque de finir en prison si je décidais de voler les animaux et de leur offrir une famille d’accueil.

Sans oublier qu’au Qatar, le visa d’un employé dépend de son employeur, qui peut refuser de le rendre. Je risquais donc d’être bloquée dans ce pays, et ne plus pouvoir rentrer chez moi.

J’ai alors passé un nouvel accord avec mon responsable. Nous avions convenu qu’il me laisserait leur trouver une famille dès la fin des expériences. C’était la seule façon pour moi d’apaiser ma conscience.

Où sont-ils passés?

Un matin, je me suis aperçue que les beagles avaient disparu. Je ne comprenais pas, personne ne voulait me dire ce qu’il s’était passé. Puis une assistante a pris la parole et m’a dit quelque chose qui m’a rendu folle: «Les 9 beagles ont été euthanasiés hier soir.»

C’en était trop. Cet acte injuste et incompréhensible m’a décidée à rentrer en Suisse. J’ai écrit une lettre de démission, laissant – je le savais – les autres animaux que je n’avais encore pu faire adopter.

Mon responsable a tenté de me convaincre de rester en disant que ce genre d’actes ne se reproduirait plus. Mais j’ai insisté, et il a finalement accepté de me laisser partir, ajoutant que la porte de la clinique me serait toujours ouverte; un comble. Je suis rentrée en Suisse avec les deux chats que j’avais récupérés des rues du Qatar.

 

Avancer et aider les animaux

Retourner en Suisse a été à la fois un soulagement et un traumatisme. Je continue à penser aux animaux que je n’ai pu sauver.

Végétarienne depuis mes 18 ans, je suis devenue végane à 24 ans et j’oeuvre aujourd’hui quotidiennement pour la fin du spécisme. Je milite à plusieurs niveaux: écriture d’un livre, éducation des jeunes générations ou participation à des manifestations directes. J’espère ainsi prévenir des actes de malveillance et sauver d’autres êtres sensibles de la cruauté humaine.

A distance, je continue d’aider une amie sur place à sauver les chiens de la rue. J’ai d’ailleurs adopté une troisième rescapée il y a près de 2 ans, une chienne qui profite aujourd’hui d’une vie sereine aux côtés des chats que j’ai ramenés du Qatar.

Ses petits, des malinois croisés, avec lesquels elle a été trouvée, cherchent toujours une famille. Ils ont aujourd’hui 2 ans et ne demandent qu’à être dorlotés.

Ecrit par Julie Savage

Educatrice de formation et militante pour le droit des animaux.

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