Vanessa Wagner: «Dans notre monde, tout est façonné autour de l’exploitation animale»

Rencontre avec la pianiste française et militante pour les droits des animaux Vanessa Wagner.

La pianiste française Vanessa Wagner réunit deux grands compositeurs de musique classique dans son dernier album, «Mozart/Clementi» (La Dolce Volta). L’artiste est aussi très engagée pour les droits des animaux…

Vous publiez un album réunissant Clementi et Mozart, qui n’appréciait pas vraiment l’Italien. Pourquoi?

J’avais enregistré Mozart en 2000 et voulais y revenir. J’ai (re)découvert Clémenti en le jouant en concert pour l’ouverture du grand Auditorium de Radio France. Cela m’a donné envie de mieux connaître ce compositeur très sous-estimé, qui a vécu contemporain de deux génies: Mozart et Beethoven. Ce dernier le portait en très haute estime, alors que Mozart effectivement le méprisait, trouvant sa musique creuse et superficielle.

Clémenti était un grand virtuose du piano, qui a vécu confortablement quand Mozart avait de gros soucis financiers…on peut penser qu’il y avait un peu de jalousie! Quoiqu’il en soit, ce disque réunit deux compositeurs et aussi deux pianos différents, une sorte de confrontation autant que de compagnonnage.

Muzio Clementi reste relativement méconnu dans l’histoire de la musique. Comment l’expliquer?

En son temps il fut très apprécié, en tant que pianiste et compositeur. Beethoven disait qu’il était un maître absolu de la sonate. Mais parfois, l’Histoire est cruelle, et oublie vite.

La musique de Clémenti est très bavarde, virevoltante, théâtrale, dramatique, on sent ses racines italiennes. Bien sûr, aucune de ses oeuvres n’atteint le génie Mozartien, mais son oubli est très injuste.

Haydn qui est un immense compositeur est aussi passé en second plan alors qu’il est aussi génial que Mozart!

De Mozart, vous avez interprété le Piano Concerto 23 K488 Adagio pour la publicité «L’Envol» d’Air France. L’entreprise est accusée de transporter des animaux vers des laboratoires…

Oui, j’ai appris ceci bien après cette participation à l’Envol. Je déplore énormément la politique d’Air France, surtout qu’on sait par de récentes vidéos quel enfer les primates vivent pour des tests dont on pourrait se passer et sont jugés inutiles par bon nombre de scientifiques. Les singes sont nos frères, on les traite d’une façon absolument insupportable.

D’ailleurs, nous allons être responsables de leur disparition prochaine si rien n’est fait: la première cause est la déforestation pour la production d’huile de palme et le bétail qui terminera dans les assiettes.

Vous accordez beaucoup d’importance aux droits des animaux. Il vous arrive même de manifester dans la rue pour L214…

Je suis devenue végétarienne très jeune. J’ai vu des images sur des transports d’animaux qu’on faisait sortir des camions à coup de matraques électriques malgré des membres cassés, j’ai entendu les cris des cochons, la détresse des veaux, j’ai tout arrêté du jour au lendemain! J’ai ensuite arrêté le poisson quand j’ai réalisé la destruction méthodique et silencieuse des océans par les navires de pêches industrielles.

Les lectures de philosophes comme Florence Burgat, Jacques Derrida, Peter Singer, Corine Pelluchon m’ont beaucoup aidée à étayer mon propos et ne jamais céder aux sirènes des carnistes!

Chaque jour qui passe me conforte dans l’idée que j’ai pris la bonne décision, je ne regrette jamais, même si la vie d’un vegan est en lutte permanente avec le mode de vie usuel. Quand vous dînez avec des amis, quand vous faites vos courses, quand vous rentrez dans des magasins d’habits ou de chaussures, tout est façonné autour de l’exploitation animale.

L’Homo Sapiens pense que tout lui appartient, que tout lui est dû, il veut contrôler, asservir, et tuer, pour son plaisir, son intérêt, son profit, son amusement. Je conseille à ce sujet le livre merveilleux de Yuval Noah Harari «Sapiens, une brève histoire de l’humanité». Terrifiant et lumineux.

On accuse souvent les militants des droits des animaux de ne pas penser aux droits humains. Comment réagissez-vous face à ces critiques?

Il existe des vegan ou défenseurs des animaux qui ont la haine du genre humain. j’ai souvent lu sur les réseaux sociaux des appels à la torture ou peine de mort pour des tueurs d’animaux. Pour moi ceci est intolérable.

La défense des animaux vient d’un besoin de compassion, de justice, de paix. J’avais lu une phrase d’un économiste que je trouve très juste: «Les animaux sont le sous-prolétariat le plus exploité de la planète».

Il y a les ouvriers, les pauvres, les esclaves, puis les animaux. Tout ceci est lié. C’est tenter de donner une voix aux sans voix. Le système doit changer pour les animaux mais ce combat n’est crédible et noble que si il inclut la lutte pour les droits humains.

Vous participez à des actions?

Oui, je me suis par exemple engagée dans l’aide aux migrants et pour moi, cela est connecté avec mon engagement pour les droits des animaux.

Et quand on me lance «Il y a plus important que la souffrance du cochon» ou bien les sempiternelles «C’est moins grave que les enfants en Syrie», je m’énerve.

Devenir végétarien est la chose la plus simple, personnelle et immédiate que vous pouvez faire pour la planète et les animaux (et votre santé éventuellement). En revanche, continuer à en consommer ou non ne change en rien le sort des enfants syriens car malheureusement leur destin est entre les mains de conflits géo-politiques qui nous dépassent et auxquels nous assistons impuissants.

C’est donc un argument vide et me semble-t-il assez hypocrite, qui permet simplement aux gens de ne pas changer leur mode de vie.

La musique classique est un milieu très conservateur. Comment vos collègues artistes perçoivent-ils vos différents engagements?

Je ne fréquente que des «amis» musiciens, et assez peu «le milieu», donc je ne sais pas trop comment est perçue ma personnalité, et ce n’est pas au centre de ma préoccupation!

J’ai de toute façon l’image de quelqu’un d’un peu atypique -pour reprendre un terme généralement utilisé-, j’ai un chemin de carrière que je mène à ma façon, je passe du grand répertoire à la rencontre avec la musique électronique, la vidéo, la danse, en passant par la création contemporaine, et la pratique du pianoforte. J’aime cet éclectisme. Il me nourrit. Mon engagement me semble être très naturel, j’essaie simplement de mettre en accord mes actions et mes convictions.

Le milieu de la musique classique est de plus en plus ouvert néanmoins. Il existe de grandes personnalités comme Daniel Baremboim qui s’est engagé pour la fraternité entre Israéliens et Palestiniens en créant un orchestre mixte. Un exemple pour moi.

Et avec votre famille?

Nous vivons avec 5 chats, un chien, deux poules, des hérissons dont nous prenons soin dans notre jardin, mon mari est végétarien et mes enfants le sont chez nous, de fait. Ils ont une empathie et un naturel très fort avec le monde animal et végétal.

En revanche, je n’arrive pas à convertir mon fils adolescent qui revendique sa liberté en mangeant encore de la viande en dehors de la maison. Cela me rend très triste, mais je pense que ce sera son choix, et je ne désespère pas qu’il fasse le bon, quand il ne sera plus en opposition avec sa maman!

Y-a-t-il des artistes engagés dont vous appréciez le travail?

Banksy, Moby, Morrissey bien-sûr, pour ce qui est des engagés pour la cause animale, les photographes Diana Michener Michel Vanden Eeckhoudt ou Sebastiao Salgado me touchent par leur regard posé sur l’animalité, et dernièrement j’ai été très émue des sculptures sous marines de Jason Decaires Taylor.

Avez-vous des projets artistiques en tête pour concilier votre métier et vos engagements philosophiques, éthiques et moraux?

J’ai un projet en suspens avec l’écrivain Patrick Chamoiseau autour de son appel pour les migrants, et j’espère de plus en plus pouvoir développer des formes réunissant musique et messages politiques forts. J’ai joué au Vegan Pop Festival l’an dernier et y retourne avec plaisir cette année.

Je réponds présente à L214 chaque fois qu’ils me le demandent. Mais je crois aussi beaucoup en l’action quotidienne, discrète mais concrète. Comme l’histoire du colibri qui veut éteindre le feu dans la savane avec son petit bec et dont tous les animaux se moquent, mais qui répond: «Je fais ma part».

Faisons tous notre part, quotidiennement, autant que possible, à notre niveau, et notre monde sera meilleur.

Le mot de la fin?

J’ai toujours en tête la phrase magnifique de Gandhi qui dit: «Ma vie est mon message».

Nous, les privilégiés de la planète, avons la chance de pouvoir faire des choix. Et ces choix sont notre message. A nous mêmes, à nos enfants, à la planète.

«Mozart/Clementi» (La Dolce Volta)
La page facebook de Vanessa Wagner

Cédric Garrofé
Journaliste et responsable des réseaux sociaux, Fondateur de Vegemag, Professeur au Centre de formation au journalisme et aux médias, Spécialisé en communication politique.